L'épée à deux mains
Il s'avère parfois difficile de reconnaître ce que l'on appelait vers 1530 une épée bâtarde ou une rapière. Toutes les armes citées par les auteurs du premier XVIème siècle partagent la caractéristique d'être des armes de guerre. L'épée à deux mains, ou espadon, est originellement introduite en terre d'Empire à la fin du XIVème siècle pour être maniée par des fantassins spécialement entraînés. Les moulinets de sa longue lame à double tranchant droite ou ondulée (le mot employé dans ce cas est "flamberge") sont redoutés sur les champs de bataille. L'arme peut également être utilisée comme une pique ou une hallebarde lors d'une charge. Dans ce cas, le guerrier peut placer sa seconde main sur la partie forte de la lame, non aiguisée, protégée en cette occasion par des triangles d'arrêt nommés oreillons.
L'épée à deux mains apparut sur les champs de bataille au XVème siècle comme arme spécialisée est destinée à des soldats d'élite. Son rôle militaire tendit à disparaître dans la seconde moitié du XVIème siècle et au XVIIème siècle où sa fonction devint essentiellement cérémonielle. Les gardes des princes la portaient afin d'affirmer symboliquement leur pouvoir.
L'arme ci-contre est allemande et date des années 1530, Elle pèse 2,3kg et présente une longueur totale de 185,5cm (les armes cérémonielles du siècle suivant purent se montrer beaucoup plus lourdes mais elles demeuraient inutilisable au combat), Les 35,5cm de sa poignée à la fusée couverte de cuir permettent d'armer un coup très puissant, Les quillons complétés d'un pas d'âne ont 41,5 cm d'envergure, La protection du ricasso par deux becs autorisaient le combattant à saisir la partie haute de la lame et éventuellement à se servir de l'épée pour charger comme avec une pique.
L'engouement pour cette arme peu commode s'explique sans doute parce que l'espadon était l'arme privilégiée des premiers maîtres d'armes. Une aquarelle ornant un journal privé le confirme: en terre d'Empire à la même époque, un jeune banquier, Mathaus Schwartz, se fait représenter avec cet objet en main. La fière légende indique:
"Environ 21 ans, en juin 1518, alors que je voulais apprendre l'escrime, le pourpoint était en satin de Bruges".
L'épée bâtarde de Gargantua et de Gymnaste ne représente qu'une version légère de l'épée à deux mains pouvant être utilisée, le cas échéant, d'une seule main. La tentation est grande de l'assimiler à la "courte espée à deux mains" évoquée en 1538 par maître Pauerfeindt et à la "spada di uno mano et meza" (épée à une main et demie), représentée par maître Lovino dans son traité offert à Henri III.
Sur le champ de bataille
À côté des manieurs d'épées ordinaires, certains régiments utilisaient par ailleurs les services de spécialistes familiers du combat à l'épée et au bouclier ou encore à l'épée à deux mains. En s'abritant des projectiles derrière des targes (sortes de grands boucliers), des hommes habiles pouvaient approcher une formation de piquiers et y porter le dégât. La tactique, en usage dans les Flandres, aussi bien chez les Espagnols que chez leurs ennemis, devait être connue en France également.
Selon toute vraisemblance, l'épée à deux mains, ou espadon, était enseignée par la plupart des maîtres d'armes français. Apanage des soldats de haute stature, cette arme était utilisée à la place de la pique et non comme arme de secours. Les guerriers qui lui faisaient exécuter des moulinets habiles recevaient une double solde récompensant leur science dévastatrice. Ils avaient pour tâche de frayer un chemin aux hommes de leurs compagnies en abattant les hampes de la première rangée de piquiers puis d'exécuter force mouvements circulaires au coeur de la mêlée. On leur demandait aussi d'accompagner les capitaines et de protéger les étendards ou les tambours, éléments tactiques vitaux pour la transmission des ordres, ou encore d'aborder les galères ou de s'emparer des brèches lors des sièges. L'élite des épéistes à laquelle appartenaient ces doubles-soldes recevait probablement des cours de maniement d'arme à un moment ou à un autre, soit dans la vie civile qui précédait l'enrôlement soit dans les campements. Car sans technicité, le double-solde pouvait bien "être prudent comme le loup, féroce comme le tigre, avoir autant d'audace que le lion et de la force à la ressemblance de l'éléphant", la survie restait improbable, comme l'écrit le maître Fiore de Liberi. En cela, ils partageaient d'une certaine manière le privilège de leurs officiers nobles qui eux aussi recevaient une formation.
II faut attirer l'attention des amateurs sur le fait qu'il existe un grand nombre d'imitations d'épées à deux mains réalisées au XIXème siècle, présentes dans les collections publiques aussi bien que privées. Certaines de ces épées ont été réalisées pour des tournois d'escrime traditionnels qui remontent au XVIème siècle et qui se sont maintenus dans certaines viles jusqu'au XIXème siècle. Ces imitations, parfois très bonnes, alimentèrent la mode romantique du siècle dernier. Les nouveaux riches anoblis aménagèrent des salles d'armes dans leur résidence, mais, les originaux étant presque introuvables, ils durent se rabattre sur des copies. A côté de ces imitations de qualité, un grand nombre de faux apparurent uniquement pour satisfaire à la mode romantique. Il est difficile de distinguer un original d'une copie. II faut pour cela bien connaître les ouvrages spécialisés, mais surtout les originaux eux-mêmes.
II est une opinion répandue selon laquelle les épées à deux mains servaient aux exécutions. C'est une erreur qui a la vie dure. L'épée d'exécution possède en effet une forme et des dimensions très différentes. Si sa lame est également large, elle est en revanche beaucoup plus courte, à pointe émoussée, et souvent percée de trois "gouttières à sang". Les lames des XVIIème et XVIIIème siècles étaient gravées de potences, de roues de torture, parfois de figures de la Justice ou du Christ en croix, souvent d'inscriptions et de versets. Les épées d'exécution ont toujours une garde droite, simple et assez courte. Le pommeau aussi est généralement simple.
BIBLIOGRAPHIE
BRIOIST Pascal, DREVILLON Hervé, SERNA Pierre, Croiser le fer, Champ Vallon, 2002.
DOLINEK Vladimir, DURDIK Jan, Encyclopédie des Armes, éd. française Gründ, Paris, 1993.
