RÉFORMES MILITAIRES AU XVIème SIÈCLE
François 1er lance, par une ordonnance du 24 juillet 1534, la réorganisation de l'infanterie de son royaume. L'idée est de tenir en échec l'infanterie hispano-germanique de Charles Quint, réputée la meilleure d'Europe, en disposant d'une armée moderne composée de fantassins loyaux et disciplinés. Pour cela, ses généraux vont se tourner vers l'Antiquité.
Pourquoi ressusciter les légions romaines? On le doit au principe culturel de la Renaissance. La Renaissance c'est la redécouverte de l'Antiquité, un nouveau regard sur l'homme qui fait naître une confiance nouvelle en lui, capable de maîtriser sa vie à condition de faire usage de son intelligence. Rome ou Athènes fournissent d'excellents modèles quant à l'amélioration du mode de vie que ce soit dans l'art, l'architecture, les lettres et bien sur le domaine militaire.
Tout au long du XVIème siècle, certains militaires érudits vont s'employer à recréer la rigueur structurelle et disciplinaire des infanteries de l'Antiquité. Il est important de rappeler qu'à cette époque, la culture des fantassins était fondamentalement mercenaire. Les réformateurs militaires cherchaient donc dans l'exemple antique un moyen d'améliorer globalement la discipline et la cohésion plutôt que de simples astuces. De plus, les problèmes financiers accablaient les gouvernements qui étaient submergés par les emprunts, ceux-ci avaient tendance à former ou à recruter des troupes au-delà de leurs capacités d'entretien.
Un certain nombre d'intellectuels et de généraux érudits désiraient retrouver les vertus de la Rome antique : perfection tactique, ténacité absolue, dévotion à l'état. Pour les contemporains, concilier l'intérêt personnel du soldat et celui de la nation. Au-delà des nouveaux plans de batille, les réformateurs aspiraient plus largement à une nouvelle éthique militaire.
Celui qui ouvre probablement la réforme est Bartolomeo d'Alviano entre 1513 et 1514 à Venise. Celui-ci promulgua un code martial visant à inculquer l'état d'esprit des légions romaines aux troupes de Saint-Marc, en vertu duquel officiers et soldats juraient allégeance à la République, interdisait le blasphème, la bagarre, la fornication (en été 1514, les prostituées encore présentes dans le camp eurent le nez tranché) et la proscription des chevaux, qui trop rapides, favorisaient l'intrépidité.
Nicolas Machiavel, théoricien célèbre et des plus influents de la Renaissance, publie en 1521 son programme de réformes sous le titre de L'Art de la Guerre. Celui-ci y met à profit ses lectures approfondies des classiques (Tite-Live, Flavius Josèphe, Tacite). Il émit l'hypothèse que l'acienne discipline militaire avait de façon ou d'une autre survécu, intacte, au fond des vallées isolées de la Confédération Helvétique.
Membres de la noblesse protestante des Provinces-Unies et généraux de carrière de la fin du XVIème siècle, les cousins Nassau (Guillaume-Louis, Maurice et Jean) imaginèrent et mirent en place un nouveau et efficace système de combat de l'armée néerlandaise, apologie du rapprochement entre l'antiquité et le moderne.
L'analogie fascinante qui existait entre les méthodes de combat mises en œuvre par l'infanterie de la fin du XVe et les tactiques misent au point par les Grecs et les Romains rendait la réalisation de ses réformes envisageables. Les armées de l'Antiquité s'articulaient autour d'unités d'infanterie réglementaires (manipules, cohortes, phalanges) organisées en formations plus ou moins classiques : carrés, rectangles, lunes concaves et convexes, coins, losanges et bien d'autres.
Les armes emblématiques du légionnaire romain étaient le glaive/épée et le javelot, pour les grecs la sarissa, pique de 4 mètres de long. La coïncidence fait que l'infanterie suisse, une des plus réputées d'Europe, utilise elle aussi une lance d'un extrême longueur : la pique. Organisés en carrés semblables aux phalanges grecques, lances pointées en avant sur plusieurs rangs, les piquiers suisses opposaient é l'ennemi un mur d'acier. Leur code militaire garantissait une discipline exemplaire. Ces conditions leurs permirent de remporter de nombreuses batailles dont Grandson, Morat et Dornach. Les tactiques helvètes connurent une large diffusion qui suscita admiration.
à la suite d'une sévère défaite infligée par les piquiers suisses de l'armée française au contingent du corps expéditionnaire espagnol engagé à Naples commandé par Gonzalve de Cordoue, celui-ci s'employa dès 1495 à réformer son infanterie, prenant modèle sur les lansquenets prêtés par l'empereur Maximilien. En l'espace de quelques années, l'infanterie espagnole comptera parmi les meilleures en termes de discipline et d'efficacité tactique.
Mais on ne reproduit pas si facilement le système helvétique ou allemand. Fournir des piques est une chose; enseigner à des garçons de ferme ou des apprentis le maniement de cette longue arme capricieuse en évoluant d'une manière synchrone, à croire en leur force collective tout en ignorant le sifflement des balles en est une autre.
Si les Confédérés et les lansquenets mettent en œuvre des tactiques complexes et efficaces, ils ne semblent pas disposer d'un support écrit. Leur culture était celle du guerrier transmise de génération en génération, elle n'a jamais été réellement codifiée ou structurée. C'est pourquoi des militaires cultivés se sont empressés de ressusciter le manuel d'infanterie en tant que genre littéraire. Plus ou moins nourris du savoir antique, les traités qu'ils publièrent fourmillent de détails pratiques et ont contribué à diffuser et à promouvoir les fondements d'une infanterie de plus en plus standardisée.
Des les débuts du XVIème siècle, deux tendances se combinent en Italie : d'une part un mimétisme pratique bien ancré, illustré par l'imitation des tactiques suisses chez les lansquenets et les réformes de Gonzalve de Cordoue à Naples; d'autre part, la quête d'un infanterie parfaite.
Cette interaction entre connaissances et expérimentations aboutit à un consensus quant aux structures et aux fonctions de l'infanterie : pas cadencé, formations régulières, encadrement permanent et inflexible assuré par une hiérarchie d'officiers. La synchronisation réclame un rythme régulier, pour laquelle on fit appel aux tambours quant au rôle des sous-officiers/officiers il est primordial pour garder la formation. Imaginez un carré de 5'000 hommes qui doit bouger de concert en parfaite coordination tout en maintenant sa structure... Ce n'est pas pour rien que tous les manuels recommandent que les sergents sachent lire et compter, ce qui représente pour l'époque un niveau de qualification très élevé. La lecture et l'écriture permettaient de tenir à jour les comptes, de comprendre les ordres écrits, les mathématiques d'organiser les formations.
Les réformateurs de l'infanterie, dont les travaux révolutionnèrent profondément les champs de bataille de la Renaissance, s'inspiraient des phalanges grecques et des légions romaines. Federigo di Montefeltro, duc d'Urbino (mort en 1482), fut l'un des premiers à étudier avec assiduité les guerres de l'Antiquité; commandant réputé, il finança la construction de l'une des meilleures bibliothèques de l'époque. Le libraire et biographe florentin Vespasiano da Bisticci, admiratif, compara Montefeltro aux généraux romains Scipion l'Africain et Fabius Maximus, attribuant ses succès militaires à sa connaissance du latin et de l'histoire ancienne. En quête d'astuces stratégiques, princes et généraux disséquaient sans relâche les classiques. Expliquant qu'au tournant des années 1530 la stratégie avait pris le pas sur les faits d'armes, l'historien François Guichardin gratifia le commandant italien Prospero Colonna du surnom de "Temporisateur" (celui de Fabius Cunctator, général romain dont l'attitude prudente permit de freiner l'avancée d'Hannibal). Lors du siège de Milan (1525), l'assujettissement d'Alésia par César était censé avoir influencé Colonna. Au-delà de l'application ponctuelle des stratagèmes et préceptes anciens, c'est en assimilant les techniques de commandement à une discipline artistique que les officiers de la Renaissance trouvèrent de quoi alimenter leur inspiration.
BIBLIOGRAPHIE
ARNOLD, Thomas F., Les Guerres de la Renaissance, autrement, 2001.

